Damien Ernst (ULg) juge le rachat de Lampiris par Total « très rationnel » pour le géant français

LE PLOMBIMONTOIS DAMIEN ERNST EST PROFESSEUR À L’ULG, SPÉCIALISTE DES QUESTIONS ÉNERGÉTIQUES

Le rachat de Lampiris par le géant français Total a fait couler beaucoup d’encre. Pourtant, d’après le professeur Damien Ernst (ULg), il s’agit là d’une stratégie logique. Il dénonce le côté faussement vert de Lampiris et déplore le peu d’avancées dans la transition énergétique en Belgique. Entretien.

Le rachat de Total par Lampiris a beaucoup fait jaser. Votre avis comme spécialiste ?

C’est très rationnel de la part de Total et ça ne m’étonne pas. À un prix assez élevé en plus, puisque l’on parle de 150 à 200 millions d’euros. Or, lorsque Nethys négociait ces derniers temps avec Lampiris, on évoquait une somme tournant autour des 75 millions. Le business modèle de Lampiris croulait. Pour eux, c’était se faire racheter ou mourir à petit feu. Avant, Lampiris était une structure bon marché et légère en comparaison aux géants que sont Electrabel ou Engie. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas, Lampiris n’était plus le moins cher.

Vous dites que c’était rationnel de la part de Total. Pourquoi ?

Total possède le géant du panneau photovoltaïque Sunpower, ainsi que la compagnie Saft qui fabrique des batteries. Ce qui lui manquait, c’était une compagnie pour installer les batteries et panneaux, tout en fournissant de l’électricité. Le but est de commercialiser et d’intégrer dans le système élec- trique ces dispositifs « panneaux + batteries ». Cela me fait dire que Total est en passe de réussir sa transition énergétique. Et en plus, 150 millions pour une compagnie qui génère plus de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires, ce n’est rien du tout.

Beaucoup de Liégeois ont été touchés par le fait que le petit fournisseur local vert soit racheté par une multinationale...

Lampiris a joué sur trois points : les bas prix, belge et vert. Ce côté « vert », c’est une arnaque. Ou un coup de marketing génial, c’est selon. Lampiris n’a jamais été vert. La société a une éolienne en Wallonie, une seule, et n’a jamais rien fait pour la transition énergétique. Lampiris achetait son électricité sur les marchés de gros, où l’on ne sait absolument pas d’où provient l’électricité. Et pour ces mégawatts/heure (MWH) achetés sur le marché, la société rachetait des « garanties vertes d’origine ». Ce qui n’a aucun sens puisque l’un n’est en rien lié à l’autre.

Comment expliquer dès lors qu’autant de gens s’étonnent à ce point ?

C’est en effet un gros paradoxe. Et ces réactions m’ont surpris car effectivement, les gens pensaient réellement que Capture d’écran 2016-06-21 à 07.42.47.pngc’était une compagnie verte. Electrabel et EDF Luminus, qui ont une image nettement moins verte, développent de vrais pro- jets durables. Dans l’éolien, par exemple.

Mega, Klinkenberg, Energie 2030... Autant de pistes vers lesquels veulent se diriger les « déçus » du rachat.

Klinkenberg joue sur le côté prix. C’est liégeois et c’est un vrai électricien. Les batteries, les panneaux solaires, c’est son  domaine et je pense que son business-modèle est bon. Ni Klinkenberg ni Mega n’ont de projet vert. Energie 2030 a un mérite : avoir installé une éolienne via leur côté coopératif. Mais cela va-t-il marcher ? J’ai des doutes... En fait, les plus gros, qui ont une mauvaise image, sont les plus verts car ce sont ceux qui développent le plus de projets éoliens.

Très concrètement, est-ce possible d’avoir un fournisseur d’électricité vert et régional ?

Mais ça n’a jamais été possible. Donc, je rassure tout le monde, rien n’a changé. Pas contre, on peut acheter liégeois et pas cher, comme avec Klinkenberg.

PROPOS RECUEILLIS PAR GASPARD GROSJEAN (pour LA MEUSE VERVIERS du 21 juin 2016)

Le nucléaire

« Avec la rente nucléaire, Electrabel est en fait saigné à blanc »

Nouvel arrêt dans le nucléaire et nouvelles interrogations...

Il y a toujours eu beaucoup d’arrêts dans le nucléaire. Depuis janvier, les taux de disponibilité de la filière sont bons. L’arrêt de Tihange 2, c’est la pompe pour huiler la turbine qui a lâché, c’est donc plutôt léger.

Rente nucléaire, prolongation des centrales, cela reste un dossier sensible.

Sur la prolongation, ce n’était pas nécessaire pour éviter un black-out. En outre, les nou- velles normes sismiques européennes vont entrer en œuvre et là, Doel 1 et 2 ne pourront suivre car ces deux réacteurs ont une fragilité sismique.

Quant à la rente, tout le monde a l’impression que la ministre Marghem s’est fait rouler. En fait, elle a saigné à blanc Electrabel. Nous sommes actuellement sous les 30 € le mégawatt/heure. Or, un MWH coûte à Electrabel, avec la rente, 31 euros en production nucléaire. Si les prix restent bas pendant plusieurs années et que la taxe ne change pas, Electrabel va perdre de l’argent. Je rappelle que pour Doel 3 et 4 plus Tihange 2 et 3, c’est 170 millions d’euros par an. Pour Doel 1 et 2, c’est 20 millions par an, tandis que pour Tihange 1, c’est lié à un pourcentage du bénéfice.

La transition énergétique

« C’est un désastre complet »

Plus globalement, la Belgique est-elle sur la voie de la transition énergétique?

C’est un désastre complet! Prenons les choses point par point. Au niveau de l’éolien on-shore, il n’y a pas grand chose, pas de grand parc, à cause des grosses difficultés à obtenir des permis. L’éolien off-shore, pour moi, c’est trop tôt et trop cher. Cela coûte énormément d’argent en subsides et les technologies ne sont pas encore mûres. Point positif pour Liège : Nethys et la SRIW sont dans l’un des deux consortiums subsidiés. En Wallonie, il y a une immense erreur avec la construc- tion programmée d’une centrale biomasse. On va brûler du bois qui vient du Canada ou d’Afrique du Sud, c’est une ineptie. La Wallonie s’apprête à payer 60 millions d’euros par an durant 20 ans, soit 1,2 milliard pour une centrale au bois. C’est une catastrophe écologique, on va dévaster des forêts entières.

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